top of page
  • martinesadion2

Jésus, insupportable comme les autres ?

Dernière mise à jour : 21 août 2023


2ème épisode, après Jésus est (très) ronchon...


Dialogue :

Marie : « tu ne sors pas, tu restes à la maison ce soir. »

Jésus : « J’ai juste douze copains qui attendent que j’arrive au restaurant et c’est le moment que tu choisis pour me faire une scène ! »



C’est peut-être la réplique la plus drôle de ce sketch plutôt futé où, dans un décor de bottes de paille, Isabelle Nanty joue Marie et Paul Mirabel un Jésus un peu mou de 33 ans qui veut rejoindre ses potes au resto, sketch joué dans l’émission « La fine équipe »[1].

Dans cette transposition en 2023 d’une supposée dispute antique, Jésus reste un éternel ado pour sa mère Marie qui s’inquiète de ce projet de samedi au resto (la dernière Cène !) avec des « voyous » avec lesquels son fils traîne un peu trop…


Capture d’écran, France 2.

Interrogatoire sur les copains (« il fait quoi dans la vie ? »), méfiance à l’égard de Marie-Madeleine (qui a fait de l’escorting seulement pour s’en sortir comme l’explique Jésus) ou de Pierre qui serait gay (à propos, c’est Jean que l’on a confondu avec une femme, Marie-Madeleine, et non pas Pierre qui est toujours resté le bourru pêcheur de Galilée), PMA de Marie et Joseph, eau et «baguette » multipliés pour les pauvres, manque de perspicacité de Jésus vis-à-vis de Judas « qui est délateur » mais qui n’est pas « un mauvais bougre » …



Les références sont nombreuses aux écrits d’un Nouveau Testament qui, comme tout le monde le sait désormais, est en grande partie une « construction » élaborée peu à peu et pendant plusieurs siècles après la mort de Jésus, afin de fonder cette nouvelle religion chrétienne.

L’intéressant peut-être, au-delà d’une transposition inversée et malicieuse, consiste en ce regard sur des relations entre les membres de la « famille Jésus » dont, au fond, les évangélistes nous ont transmis que peu de choses.

Que se disait-on dans cette famille, comment se parlaient Jésus et sa mère ?

Une Marie douce, effacée et confiante comme la décrivent les quatre Évangiles est-elle tant soit peu plausible pour toute mère, qui, malgré l’amour qu’elle porte à ses enfants, a obligatoirement « déjanté » au moins une fois ?

Ce silence sur les années d’enfance de Jésus et son éducation a bien entendu intrigué les premiers chrétiens. Et, comme il bien connu que l’absence appelle l’imagination et la construction de fictions, les supputations sont allées bon train.


Il n’est qu’à lire les nombreux écrits dits apocryphes (secrets) qui, face aux laconiques vingt-sept textes du canon[2] officiel fixé au IVème siècle seulement, se sont chargés de boucher ces trous. Très largement diffusés dans les premiers siècles au même titre que ceux ensuite reconnus par l’Église, ces textes sont très présents dans l’imaginaire chrétien, encore aujourd’hui.

Leurs histoires-fictions, toujours vivantes, peintes et exposées ad libitum dans les musées, font désormais partie de la saga chrétienne : l’étable, le bœuf et l’âne de la Nativité, les péripéties de la Fuite en Égypte, l’Assomption de la Vierge, la mort de Joseph … sont des «inventions » des Apocryphes : Le Protévangile de Jacques, l’Évangile du pseudo-Matthieu, l’Évangile du pseudo-Thomas, l’Histoire de Joseph le charpentier etc….

Il faut écouter sur YouTube[3], l’entretien avec Rémi Gounelle[4], professeur d'histoire du christianisme ancien à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, intitulé Les livres apocryphes, que nous révèlent-ils ? pour mieux juger de la complexité de leur étude.

Comme le dit joliment Priscille de Lassus dans un numéro spécial de la revue Codex, les Évangiles apocryphes « accompagnent de leur cacophonie bavarde et enthousiaste les voix plus familières de l’autorité, celles du Nouveau Testament et des écrits patristiques »[5].


De ces quelque trente ans entre la naissance et la vie publique de Jésus, « les voix familières de l’autorité » ne nous disent donc presque rien de l’enfant Jésus, de son caractère. Tout au plus, connaît-on l’épisode de Jésus et les docteurs quand il a douze ans et fait la leçon aux docteurs de la Loi et, au passage, à ses parents qui, inquiets, sont venus le chercher.

Les auteurs des Apocryphes, pour étancher la curiosité des nouveaux adeptes, ont donc donné leur propre version. Et, ce qui est pour nous très étonnant, l’enfant que décrit l’Évangile de l’Enfance dit aussi du Pseudo-Thomas[6] n’est pas du tout sympathique et plutôt « caractériel » !

Jésus y est montré comme une vraie « terreur ». Dans son village de Nazareth, de ses cinq à douze ans, il dessèche un enfant qui a détruit son jeu d'eau, il en tue un autre qui le heurte par hasard, il rend aveugles les habitants qui se plaignent de lui, tue son maître exaspéré qui le frappe à la tête … au point que son « père » Joseph préconise de laisser l’enfant à la maison car quiconque s’oppose à lui est frappé de mort.

Pourtant Joseph essaye bien de résister, il admoneste l’enfant et le tire par l’oreille. Mais Jésus le lui reproche fermement en disant qu’il n’est pas sur terre pour que Joseph le critique et s'occupe de ses affaires…

En gros, Jésus est un caïd. Et même si, peu à peu, il se contente de faire des miracles, de réparer ses torts, et même d’être « soumis » à ses parents après sa visite au Temple, il compte sur la terreur qu’il inspire pour accomplir sa mission : il doit « appeler [les habitants] à des objets plus élevés, ainsi que [lui en] a donné l'ordre celui qui [l'a] envoyé » et il n’hésite pas à employer la force pour cela.

Il faut dire qu’il a un modèle plutôt écrasant dont les écrivains des Apocryphes se sont probablement inspirés : Dieu son Père dans l’Ancien Testament n’hésite pas aussi à foudroyer, à changer en statue de sel ou à tuer ses opposants… ! Après tout, le destin de Jésus est bien d’être le digne fils de son Père.

Toujours est-il que cet enfant-là, tel qu’il est décrit dans cet Apocryphe, n’est pas facile et que cette description va à l’encontre d’un Jésus tel qu’il est montré ensuite dans les Évangiles : capable de s’emporter comme lors de l’épisode des Marchands du Temple mais surtout bienveillant et aimant.

Et c’est probablement pour cela que le récit de l’Évangile de l’Enfance n’a pas été retenu, n’a plus été recopié et a été oublié.


Pour en revenir à la synergie de la « famille Jésus », quels étaient les rapports entre ses membres, que se permettaient de faire les adultes face à un gamin « prescient » dont ni Marie, ni Joseph n’étaient les vrais mère et père ?

Les artistes, pendant des siècles et suivant les préceptes, se sont chargés d’illustrer l’amour indéfectible de Marie dans les innombrables Maternités ou Vierges à l’enfant qui peuplent les musées de ses gestes affectueux et des regards tendres de l’enfant en retour.



Max Ernst, La Vierge corrigeant […], coll. musée Ludwig, Cologne.

Un peintre s'est pourtant chargé d'introduire un peu de perplexité dans cette vision idyllique .

On ne sait si Max Ernst en 1926 a peint La Vierge corrigeant l’Enfant Jésus devant trois témoins : André Breton, Paul Éluard et le peintre[7]après avoir lu l’Évangile de l’Enfance - probablement pas - mais les surréalistes s’appliquant à s’attaquer à tout, et surtout aux sujets tabous, aux sujets jamais remis en question, cette Vierge corrigeant l’enfant Jésus, au fond, n’a rien d’étonnant à l’époque où la fessée était considérée comme une punition éducative.






Desfeuilles, Nancy, 1824, coll. Musée de l'Image, Épinal.

Il faut constater que tout au long du XIXème et jusqu'au milieu du XXème siècles au moins, elle reste très banale : dans les images type Épinal, les maîtres d'école fessent leurs mauvais élèves ou dans les Mondes à l'envers, ce sont les enfants qui fessent leurs parents ! ( voir le post des Mondes renversés)

Eadweard Muybridge lorsqu’il photographie en 1887 sa série Animal locomotion décomposant les gestes du mouvement, propose une planche montrant une femme nue fessant sur ses genoux un enfant tout aussi nu. C’est bien sûr une photographie simulée, à visée scientifique, mais ce geste est alors courant. Comme le dit Frédéric Joignot dans un article sur la fessée[8], regarder cette photographie aujourd’hui montre bien combien notre regard sur ce geste «éducatif » a changé. Mais, en 1926 et pour Max Ernst, la fessée qu'administre Marie faisait partie des châtiments habituels dans les familles.


Eadweard Muybridge, [femme fessant un enfant], photographie, 1887, coll. Boston Public Library.


Thomas Schlesser et Jacqueline Lalouette ont fait une étude à deux voix [9] très éclairante sur la peinture de Max Ernst.


Le peintre se serait inspiré d’une Vierge au long cou (1534) du Parmigianino aujourd’hui au musée des Offices à Florence. Tout en gardant le maniérisme des corps effilés, dans un décor cubiste peu vraisemblable – mais celui de la Vierge au long cou, avec ses rideaux et colonne l’est-il moins ? - il a transformé cette douce scène idyllique en ce qui pourrait, au fond, se cacher derrière ces sourires attendris : un sourd désir de «régler son compte » à un enfant qui, comme tous les enfants, a bien dû être insupportable et ingérable. Dépouillé de son auréole tombée à terre - la Vierge a gardé la sienne !- Jésus n’est plus qu’un enfant comme les autres qui est « allé trop loin ».


Quant aux trois témoins, le peintre et ses deux amis, Trinité indifférente, ils semblent se désintéresser de la scène, fermer les yeux… même s’ils ont toujours fondé leur surréalisme sur un regard sans concession sur les principes établis, les évidences qui n’en sont pas. Thomas Schlesser propose d’ailleurs qu’ils jouent le rôle des commanditaires d’autrefois, ou que leur présence soit la marque d’une triple signature intentionnelle de l’œuvre.



Philippe Cognée, Le catalogue de Bâle, 2013/2023.

Du sketch de Paul Mirabel et Isabelle Nanty jusqu’à la peinture de Max Ernst que Philippe Cognée reconvoque encore dans sa série Le catalogue de Bâle[10], ces œuvres au fond, sont bien des essais d’«humaniser » ces figures de Marie et de Jésus qui sont pour l’Église immuables et non questionnables, de les rendre plus proches.

Ce qui, pour moi, à part les faire sourire, ne devrait en rien faire vaciller la foi de ceux qui ont choisi de croire[11].



[1] France 2, 14 janvier 2023. [2] Ensemble des textes reconnus par l’Église dont l’observance est obligatoire pour tout catholique. [3] https://youtu.be/Dy3NCb7jC08 [4] Il est l’auteur d’un texte sur les sources apocryphes de la Fuite en Égypte, du catalogue du Musée de l'Image en 2018. [5] Revue Codex, CLD, Paris, n°07, printemps 2018. [6] BRUNET, Louis, Les Évangiles apocryphes, traduction, Paris, Franck, 1848, consultable sur https://remacle.org/bloodwolf/apocryphes/thomas.htm [7] Coll. musée Ludwig à Cologne. [8] JOIGNOT Frédéric, Le Monde, 25 novembre 2017. [9] SCHLESSER Thomas, LALOUETTE Jacqueline, dans Société et représentations, 2009/1, consulté sur https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2009-1-page-205.htm [10] Exposition musée Bourdelle, Paris, Philippe Cognée, Peinture d’après, mars-juillet 2023. [11] Voir aussi, efigaro.fr/arts-expositions/2011/04/18/03015-20110418ARTFIG00668-l-art-au-risque-du-blaspheme.php

126 vues1 commentaire

Posts récents

Voir tout
Post: Blog2_Post
bottom of page