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Ceux que j'aurais pu… 1.

  • martinesadion2
  • 30 déc. 2025
  • 8 min de lecture

aimer, sans aucun doute!


Le jeune homme de Lorenzo Lotto.

 

 


LORENZO LOTTO (Venezia 1480, Loretto, 1556)

Ritratto di giovane gentiluomo nel suo studio.

Vers 1525-1530. Coll. Gallerie dell'Accademia, Venise.

 

…Portrait d’un jeune gentilhomme dans son cabinet de travail.

 

C’est le cartel qui accompagne la toile. Lorenzo Lotto, le peintre voyageur, l’a probablement peinte à Trévise ou lors de son retour à Venise, dans les années 1530, à presque cinquante ans. Ce vénitien, secret et réservé, s’est illustré par ses portraits où il semble nouer une relation intime avec ses modèles. En peignant leurs « vrais » portraits– nous pourrions les reconnaître si nous les croisions aujourd’hui dans la rue- il émaille aussi ses toiles d’indices, rajoutant des détails souvent énigmatiques que seuls les modèles et le peintre ont pu intimement déchiffrer.  


Le jeune homme du portrait est inconnu.

 

La rencontre…

 



Notre première rencontre a eu lieu il y a dix ans déjà, dans les salles des galeries de l’Accademia à Venise. Une longue rencontre car j’ai eu du mal à tourner le dos, à sortir de la salle et revenir dans mon monde, quitter les années 1530 pour regagner l’année 2014.

Je pense que beaucoup ont déjà eu cette impression de retrouver une compagne ou un compagnon de toujours dans les salles d’un musée. C’est une expérience qui vous cloue sur place, ancre votre regard qui ne peut plus lâcher le sien. Depuis, à chaque voyage, je suis revenue voir son portrait ; la dernière fois, dix ans après, une jeune gardienne s’est alarmée de mon insistance, puis elle a souri, ironique ou compréhensive, qui sait ?

Le temps moyen passé à regarder un tableau étant établi entre 13 et 40 secondes, celui indéfini que j’ai passé à le regarder yeux dans les yeux, lui a sûrement paru étrange, surprenant !

 



Comment puis-je vous le décrire ? Il semble être assez grand. Son visage est allongé, son menton pointu, son nez long et droit, sa bouche assez grande et fine. Ses cheveux bruns et raides, coupés sous l’oreille à la mode du temps, sont séparés par une raie centrale. Sur une riche chemise en batiste au col à longs pans finis par un gland de passementerie et aux manches resserrées par une cordelette, il porte une casaque de velours noir à basques en jupette, de larges mancherons à taillades, un pourpoint de cuir à épaulettes, un mantelet noir, complétés par un haut de chausse à bourrelets et des chausses de tissu noir. Pour compléter son élégante tenue, une toque ornée d’un médaillon d’or est suspendue sur le mur derrière lui, probablement jetée là lorsqu’il est rentré dans son cabinet de travail.

Bien qu’installé par le peintre dans son intérieur, il semble avoir revêtu ses plus beaux atours pour la séance de pose. C’est d’ailleurs une attitude peu courante et très détendue que lui fait prendre Lotto qui utilise une toile de format presque carré, 97 x 110 cm. Il peut ainsi le représenter jusqu’aux genoux, s’appuyant nonchalamment avec son coude gauche sur un livre dont il feuillète les pages, geste pris « en arrêt sur image ». Au contraire des habituels portraits en buste de face, très solennels, sa posture est décontractée, presque désinvolte. On semble le surprendre dans un moment d’intimité.

 


Devant lui, une longue table est recouverte d’un tissu vert sur lequel sont disposés un gros livre de comptes protégé par une couverture de cuir à rabats, des lettres de change encore pliées, un encrier rond et sa plume, un coffre en bois sur lequel sont posées des clés et une bourse. Avec une étole indienne à franges, de soie bleue, et une bague-sceau à anneau d’or serti d’une cornaline probablement ramenée du nord de l’Inde elle-aussi, ces détails le définissent comme un jeune marchand fortuné et prospère, appartenant à une compagnie de commerce négociant des tissus et des denrées exotiques ramenés d’Orient.


D’autres objets mis en scène sur la table, plus symboliques, font partie du registre des Vanités. Des pétales de roses roses dispersés, symboles d’espérance et de renouveau, semblent aussi nous réciter le poème de Ronsard[1], Cueillez, cueillez vostre jeunesse, Comme à ceste fleur la vieillesse Fera ternir vostre beauté. 

Plus insolite, le lézard qui le regarde, comme figé, est reconnu pour sa capacité à muer, perdre sa vieille peau pour révéler celle neuve qui se cache en dessous…

D’autres nous racontent son intimité, ses loisirs, comme le luth et le cornet de chasse dans la pénombre, accrochés sous une corniche en bois, sur le mur derrière lui.

 




Au fond de la pièce, une ouverture dévoile une campagne et des collines bleues sous les nuages, un paysage de la terraferma, possiblement autour de Trévise, ces terres de l’intérieur dominées par la puissante et lagunaire Venise.

 


Avez-vous remarqué ? Un petit détail me semble plus que tout autre, définir les personnalités peut-être moins lisses et sérieuses qu’il ne parait, à la fois du peintre et du modèle, ici en connivence… La toile est sombre mais entre haut de chausse et chausse, un triangle de peau se dévoile ce qui n’est absolument pas habituel dans des portraits où la décence de la tenue est de mise ? Un clin d’œil coquin ou une révélation sur la véritable personnalité du jeune homme du portrait, au-delà des apparences ?

 

 


Que puis-je vous confier de plus ? Son âge est difficile à donner, possiblement dans la trentaine mais son air sérieux, concentré, le vieillit peut-être. Je ne saurais dire à quoi il pense, ce qu’il veut me transmettre : il se tient là, et me regarde aussi. Le jeune homme a de toute évidence vu son portrait lorsque Lotto l’eût fini. Son regard qui me fixe, paisible mais impénétrable, a dû lui convenir.

 

Même si les objets et sa tenue me donnent des indices sur ce que fût sa vie, sont-ils tous contemporains : en plus de son activité de marchand dans une compagnie de commerce familiale, joue-t-il aussi du luth et va-t-il à la chasse ? Ou bien, rappellent-ils un moment de sa vie passée, légère et insouciante, avant qu’il ne devienne sérieux et responsable et ne reprenne le travail de son père avant lui, ce que pourrait suggérer le lézard sur la table ?

Je n’en saurai jamais rien.

La seule chose que je peux vous dire, c’est que j’aimerais que le voyage dans le temps existe pour le rencontrer. Voir si ce que je devine de lui est réel.

En attendant, son portrait trône sur l’écran d’accueil de mon ordinateur !   

 

  

Pour en savoir (un peu) plus :

 

 

Le peintre

Né à Venise vers 1480, Lorenzo Lotto a, semble-t-il, été formé dans l’atelier d’Alvise Vivarini (Murano, 1457- Venise, vers 1503), le magistral peintre des saints Jean-Baptiste et Matthieu, eux aussi à l’Accademia.

Vers vingt ans, Lotto quitte Venise pour Trévise, une des possessions de la République sur la terraferma à une trentaine de kilomètres dans la plaine du Po. Il y est assuré de la protection de l’évêque Bernardo de Rossi, dont il fera le portrait en 1505. Outre des œuvres pour l’Église, il est renommé pour rendre, mieux que tout autre peintre, la dimension psychologique et intime de ses modèles. Lotto voyage entre Trévise, les Marches, Bergame, et Venise au gré de ses commandes.

Vers 1549, il retourne à Ancône puis trouve refuge comme oblat dans le monastère de la Santa Casa de Loreto où il meurt en 1556.

Autoportrait présumé, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid


L’œuvre.

Peinte par Lorenzo Lotto dans les années 1525-1530, elle a passé de nombreuses années dans la villa de la famille Rovero, de riches propriétaires terriens et marchands de San Zenone degli Ezzelini, un bourg de la terraferma de Venise, dans les environs de Trévise. La famille devait avoir une collection d’œuvres et apprécier Lorenzo Lotto puisqu’on sait qu’Alvise Rovero a acheté en 1544, un autre portrait du peintre aujourd’hui perdu[2]. Découvert comme une œuvre majeure du peintre, le Portrait d’un jeune homme est acheté à la famille et rejoint les collections des Gallerie dell’Accademia à Venise en 1930.

Avant de prendre le titre de Portrait d’un jeune homme dans son cabinet de travail, l’œuvre fût appelée le Jeune homme malade. Jugé pâle et mélancolique, ni sa pâleur ni sa mélancolie ne sont, pour moi, vraiment manifestes. Quant à « l’amoureux déçu », qualité dont on le dota aussi, les lettres d’amour supposées, plus probablement des lettres de change bien pliées, n’engagent pas vraiment à cette lecture.

 

Commander un portrait.

Demander à un peintre renommé de venir faire son portrait était une dépense réservée aux familles les plus riches et cette image devait, accrochée bien en vue dans leurs demeures, « parler » longtemps encore de celui qui était représenté, de sa place dans le monde ou de ses talents. Des portraits photographiques aujourd’hui nous en prenons tous les jours, le portrait peint était un acte réfléchi et qui ne reproduisait, souvent, jamais plus.

 

La posture.

Face au peintre qui faisait leur portrait, les modèles prenaient alors diverses attitudes, sagement assis - la pose était longue- ou debout, de face ou de trois quart…. Ils choisissaient épées, gants, objets divers pour les tenir en main, leur donner une contenance ou donner un indice sur leur métier, leurs loisirs. Leurs yeux le plus souvent regardaient le peintre et le spectateur, ou le lointain, mais il était rare que leur bouche et leurs yeux esquissent un sourire. Le plus souvent, le sérieux était de mise. À certains de ses modèles, peut-être plus intimes, Lotto suggère de prendre une attitude plus décontractée semblable à celle du jeune homme debout et appuyé sur une table recouverte de la même tenture verte. Comme en 1525, dans son Portrait d’un gentilhomme avec une patte de lion ou, en 1527, pour le très beau Portrait d’Andrea Odoni, marchand vénitien et collectionneur.




 










Portrait d'un jeune homme à la patte de lion, Kunsthistorisches Museum, Vienne.  

Portrait d’Andrea Odoni.  Royal collection, Buckingham Palace


Le marchand.

Au XVIe siècle, la lettre de change facilite les échanges entre deux marchands en supprimant le voyage matériel de l’argent. Il suffit de remettre une somme d’argent dans un pays contre un document papier payable à terme chez un changeur ou un autre marchand correspondant, dans une autre localité et une autre devise. Dans son comptoir, le marchand tient en outre, un livre de compte où il note les divers achats, crédits et débits, nécessaires à son négoce[3]


Leandro Bassano (Bassano del Grappa, 1557 – Venise, 1622), Le changeur Orazio Lago et sa femme, vers 1590. Kunsthistorisches Museum, Vienne.


 

 







Un jeune homme de famille aisée. 

La tenue noire que porte le jeune homme, en batiste et velours, dénote une aisance réelle. Les manches à crevés, laissant apparaître le tissu de la chemise, le pourpoint à basques, la chemise à col à pointes et la toque sont très à la mode en Italie vers 1530-1540. On les retrouve aussi dans nombres de portraits du temps, de gentilhommes, de lettrés ou de bourgeois aisés. Quant au cornet de chasse et au luth accrochés sur le mur, ce sont des loisirs réservés à une élite noble ou bourgeoise.

 










Michelangelo Anselmi (Parme 1492- Lucca 1556), Portrait d’un gentilhomme, vers 1530-1550, Musée de Capodimonte, collection Farnese, Naples.

Francesco Mazzola Il Parmigianino (1503-1540), Portrait d’un gentilhomme, 1530-1531, Galleria degli Uffizi, Florence.

 

 

[1] Mignonne, allons voir si la rose, Pierre de Ronsard, Les Odes, juillet 1545

[2] Selon le Libro di spese diverse de Lorenzo Lotto, année 1544.

[3] R. Gascon, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle, EPHE, 1971.

  M. Sadion, Les Martelli, compagnie florentine, 1573- 1574, Lyon II.

 
 
 

1 commentaire

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Invité
30 déc. 2025
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci, vous m'avez fait découvrir et comprendre ce beau portrait de Lotto dont je connaissais les oeuvres à Bergame.

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