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Les images populaires et Gustave Courbet, 7/15

Dernière mise à jour : 9 sept. 2021

L’Apôtre Jean Journet, 1850.


Comme nous l’avons déjà souligné, dans ses correspondances et lorsqu’il parle de ses tableaux, jamais à notre connaissance Gustave Courbet n’a fait directement allusion à une quelconque image qui l’aurait inspirée. Tout au plus dit-il, dans une lettre d’août 1850 à ses parents[1], à propos du « portrait historique d’un homme excentrique de notre temps, l’apôtre Jean Journet[2]» qu’il vient de peindre : « ça ressemble à Malborough s’en va-t-en-guerre ». Et c’est la seule mention de Courbet que l’on puisse rapporter à une image.

Mais qu’en est-il réellement ?


L’image Marlborough s’en va en guerre.

Les premières images populaires sur le duc de Marlborough et ses malheurs guerriers sont toutes intitulées Convoi du Duc de Marlbroug (Barc à Chartres vers 1780), Grand convoi de Malborough[3], Mort et convoi de l’invincible Malborough (Pellerin à Épinal vers 1822)

(Fig. 1) ou Convoi de l’invincible Malborough (Glémarec, Paris, vers 1860 mais l’imagier reprend un bois ancien de Hurez à Cambrai[4] acheté vers 1856) .


Fig. 1 : Pellerin, Épinal, vers 1822, coll. MUCEM

Elles représentent soit le convoi funèbre seul avec les quatre officiers qui portent chacun son grand sabre, sa culotte de peau, sa cuirasse et le dernier qui « ne portoit rien» ou de manière archaïque, des scènes multiples, le convoi, l’épouse qui attend en haut de sa tour, l’arrivée de la missive funèbre et la tombe où quatre lauriers sont plantés.

Chaque scène illustre certains des 14 couplets de la chanson – elle en comporte 22 dans sa version la plus longue. Chantée sur un timbre existant enraciné dans le 17ème siècle[5], elle serait connue depuis 1780 où elle commence à circuler avec succès. Elle concernerait John Churchill, duc de Marlborough, général anglais qui s’est battu contre les armées françaises à la bataille de Malplaquet en 1709. Le duc n’étant pas mort lors de la bataille, l’origine de la chanson est donc des plus incertaines. Un peu oubliée, elle aurait connu un regain d’intérêt à la cour de Louis XVI et aurait très vite été adoptée sur le Pont-Neuf.

Les paroles du refrain et de la première strophe sont :

« Malbrough s’en va en guerre, Mironton, mironton, mirontaine,

Malbrough s’en va en guerre, ne sait qu’en reviendra (bis)

Il reviendra-z-à Pâques, Mironton, mironton, mirontaine,

Il reviendra-z-à Pâques ou à la Trinité »


Mais Malborough ne revient pas…



Fig. 2 : Pellerin, Épinal, vers 1850, coll. MUCEM

Les images, qui s’intitulent toutes le Convoi de …, ne deviennent Malborough s’en va en guerre (Fig. 2) que sous l’influence des comédies comiques et des opéras-bouffe à la mode qui vers 1840 utilisent l’histoire comme argument[6]. Et surtout lorsque le premier vers de la chanson prend le pas sur le titre original de l’image. Elles représentent alors un Marlborough, emperruqué et fringuant, partant à pied ou à cheval. Son ingénuité et sa maladresse sont alors devenues des sujets de moquerie.

En vérité, cet été 1850, Marlborough «trottait dans la tête » de Courbet. En juillet déjà, dans une lettre à Francis et Marie Wey[7], il écrit « Dans deux ou trois jours, je serai à Paris, j’aurai le bonheur de vous revoir, mironton, mirontaine, mes expéditions sont finies »[8] !

Et là, il s’agit bien des paroles de la chanson qu’il applique à lui-même et à son retour, se moquant un peu de son humeur voyageuse...

Il semble donc probable qu’en août 1850, dans sa lettre où il parle du tableau de Jean Journet, Gustave Courbet fasse plutôt allusion aux paroles de la chanson racontant un homme qui part et « ne sait quand reviendra », sens qui peut-être vient rejoindre la figure comique de Marlborough qu’ont popularisé les comédies, opéras-bouffes et les images les plus récentes où le soldat flambeur et impétueux part joyeusement pour une guerre qui le tuera.

Comparer ainsi Jean Journet, à la conquête de l’harmonie universelle, et Marlborough qui s’en va en guerre perdue d’avance, montre le peu de confiance du peintre en la réussite future des combats de l’Apôtre !


Qui est Jean Journet ?

Né à Carcassonne en 1799, après diverses péripéties révolutionnaires qui l’obligent à s’exiler en Espagne et passer deux ans en prison, il s’installe comme pharmacien à Limoux, dans l’Aube. Il se passionne pour les œuvres du Comte de Saint-Simon et Charles Fourier et cette passion l’amène à partir pour Paris afin de rencontrer Fourier lui-même. Suite à cette décevante rencontre et la mort de Fourier en 1837 mais toujours convaincu des bienfaits du Fouriérisme pour la société, il décide de devenir l’apôtre de cette doctrine. Champfleury lorsqu’il en fait le portrait dans Les Excentriques en 1852 en dit : « Il s’agit de raconter avec le plus de fidélité possible, l’odyssée d’un apôtre qui a parcouru le quart de l’Europe, semant la parole de Fourier, récoltant parfois, d’autres fois martyr et, malgré tout, croyant. » Oscillant entre voyages et prédications et internement à Bicêtre, il écrit à Victor Hugo, George Sand, Lamartine…, rencontre les grands de ce monde pour les convaincre, se lie d’amitié avec Gustave Courbet et ses amis[9] et parcourt la France et la Belgique « marchand tout le jour à pied, un sac sur le dos et vêtu avec une simplicité antique[10] ». Son ami Nadar le photographie en 1857, il fait partie des personnalités les plus insolites de Paris. Puis, épuisé et brisé, il se retire à Foix puis à Toulouse où il meurt en 1861.


Le tableau mis en image.

Le tableau Portrait de Jean Journet de Courbet (Fig. 3: coll. Kunstverwaltung des Bundes, Berlin ), présenté au Salon de 1851, donc quatre ans avant La Rencontre, disparu depuis 1940, a été retrouvé en 2014 à Munich dans l’appartement du « collectionneur » Hildebrandt Gurlitt[11]. Il a été connu d’abord par une lithographie au crayon en contrepartie[12] que dessine et signe avant 1853 l’artiste chez Michel Vion, imprimeur lithographe[13] au 21 rue Saint-Jacques à Paris[14].


Fig. 3 : Portrait de Jean Journet, 1851.

Pour faire le portrait de son ami, Gustave Courbet a choisi de peindre un homme qui marche face à nous. Modestement vêtu, il porte une besace en bandoulière, un sac à l’épaule, en main le chapeau qui le protège du soleil et le bourdon des voyageurs.

Sortant d’une ville, il s’engage sur un chemin qui longe une rivière bordée d’osiers, « à la conquête de l’harmonie universelle ». L’homme est barbu et fronce les sourcils, préoccupé de sa mission. Les contemporains, immédiatement, ont vu dans cette représentation une citation du Juif-errant, archétype de l’éternel marcheur et de l’apôtre. Le Juif-errant de Pellerin à Épinal en 1811 et celui de Picard-Guérin à Caen vers 1823 le représentent marchant de profil avec le bourdon en main mais, depuis, bien d’autres représentations, colporteur, compagnon, cheminot, ont utilisé cette iconographie du marcheur devenue un topos en 1850.

Il semble donc que Courbet n’a pas cité une image en particulier mais plutôt un archétype.



Fig. 4 : L'apôtre Jean Journet [...], 1851, coll. BnF

En revanche, intégrée dans une feuille de 42 x 31 cm, la lithographie, en contrepartie, devient à une date postérieure inconnue une image copiant le type Épinal, L’Apôtre Jean Journet partant à la conquête de l’harmonie universelle (Fig. 4) avec image, titre, et complainte à chanter sur l’Air de Joseph[15]. Rappelons que ce modèle, image centrale accompagnée en contour de textes typographiés, est utilisé en ce début du XIXe siècle pour toutes les images de saint, les Cantiques spirituels, les portraits de rois, les histoires profanes, telles celles de Geneviève de Brabant, Pyrame et Thisbé etc., et comme nous l’avons vu pour Le vrai portrait du Juif-errant.

Tout autour de la lithographie de Courbet, les vingt-deux strophes de la complainte sont extraites de Jérémie en 1845[16], recueil signé de « Jean Journet, disciple de Fourier » paru en 1845. Mélange de textes en prose et en vers, le titre fait allusion au prophète Jérémie de l’Ancien Testament dans lequel l’apôtre croit se reconnaître. Comme lui, il est chargé de transmettre un message, doit supporter le dédain et la solitude : « Reconnais comment pour toi j’ai supporté le mépris [...] J’étais assis tout seul parce que ta main était sur moi, et que tu m’avais rempli de ta colère » écrit Jérémie à Yhwh dans la Bible[17].

Ainsi l’écrit Journet dans sa complainte :


« Ah dans ce temps d’ignorance, De démence, S’il existe un tendre cœur,

Qu’il regarde, qu’il palisse, Qu’il frémisse, Qu’il partage ma douleur !

Qu’il transmette ma mémoire, Mon histoire, Au siècle le plus profond ;

Au sein de chaque famille, Que la fille, Le soir bénisse mon nom. [...]

Bientôt, apôtre intrépide, Je me guide, Au flambeau de vérité ;

Dans le bourbier, je m’allonge, Je me plonge, Pour sauver l’humanité » [...]


Comme dans les images populaires, la complainte se chante sur un air, l’air de Joseph. Il est issu de Joseph, un opéra biblique à succès, musique d’Étienne-Nicolas Méhul (Givet [Ardennes],1763-Paris, 1817) et paroles d’Alexandre Duval, inspiré de l’épisode de Joseph et ses frères, créé en février 1807 au Théâtre Feydeau à Paris[18]. À l’acte 1, scène II, Joseph chante une Romance vite baptisée de son premier vers, À peine au sortir de l’enfance :

« À peine au sortir de l’enfance, Quatorze ans, Au plus je comptais,

J’ai suivi avec confiance, De méchants frères que j’aimais

Dans Sichem, aux gras pâturages, Nous paissions de nombreux troupeaux

J’étais simple comme au plus jeune âge, Timide comme mes agneaux » [...]


On peut remarquer que la complainte de Jean Journet s’adapte parfaitement à la scansion du texte de l’opéra (jusqu’en sa première rime, ignorance/enfance) ce qui montre qu’elle a été conçue en s’adaptant à l’air existant[19] maintes fois utilisé dans les images populaires de l’époque.[20]


On ne sait rien sur le commanditaire de cette image : est-ce Courbet ou Michel Vion l’imprimeur-lithographe ? C’est peu probable. Aucun des deux n’avait d’intérêt à éditer, en sus de la lithographie qui faisait déjà connaître la production de Courbet, cette image « à l’ancienne» qui ne leur rapportait rien en termes de reconnaissance.

Or, l’utilisation comme cantique du texte Jérémie en 1845 écrit par Jean Journet lui-même pourrait nous conduire à formuler une hypothèse.

Pour diffuser la doctrine de Fourier, Jean Journet « songe à la brochure, un moyen usé aujourd’hui, mais qui a renversé des royaumes » dit Champfleury dans Les excentriques[21] . Il écrit et fait imprimer dès 1840 une trentaine de petits recueils, des poèmes, des cantates… qu’il distribue lors de ses voyages.

Il publie Cris et soupirs, Cris de délivrance, Cris suprêmes, La bonne nouvelle… Il inonde Paris de ses écrits et Charles Monselet (Nantes 1825- Paris 1888), écrivain et journaliste, raconte qu’en 1849, lors d’une représentation à la Comédie-Française, « Vlan ! Une pluie de papiers inonde les spectateurs du parterre, de l’orchestre et des galeries. On lève la tête : c’était Jean Journet qui distribuait la manne divine »[22].

« Ne trouvant pas les rois de l’intelligence mieux disposés en faveur du fouriérisme que le peuple, il pensa à la province » écrit toujours Champfleury.


Se pourrait-il que Jean Journet, sachant que l’image type Épinal était toujours prisée dans les provinces françaises, ait fait imprimer cette feuille volante qui rappelait celle du Juif-errant auquel il se comparait pour la distribuer comme les colporteurs et convaincre ses auditeurs ?

Il profitait ainsi du portrait que lui avait fait son ami Courbet entérinant sa mission d’apôtre itinérant et entourait l’image de ses textes que pouvaient relire éventuellement ceux qui la recevaient. L’image servait aussi, si accrochée au mur, de mémoire de son passage… Remarquons aussi que les textes entourant l’image ne sont pas typographiés mais écrits avec soin à la main avec l'aide d'un papier-report en autographie et que l’image, hors la lithographie, n’est pas signée par un éditeur ou un imprimeur, pratique inhabituelle pour les imagiers. Cette hypothèse pourrait ainsi expliquer la création de cette surprenante image vers 1851, créée hors de tout circuit habituel des imagiers « professionnels » existants à Paris et en province, dans un contexte parisien encore peu favorable à ces images jugées archaïques et surannées[23].


En résumé, si un détail de l’image populaire du Juif-errant a bien servi de modèle à Courbet pour La Rencontre, il semble que la peinture de L’apôtre Jean Journet ne fait pas appel à une image spécifique mais plutôt à un topos de l’éternel errant auquel peuvent se rattacher d’ailleurs toutes les représentations des voyageurs des routes comme les compagnons du Tour de France ou les cheminots.

Quant à l’image type Épinal de L’Apôtre Jean Journet partant à la conquête de l’harmonie universelle, c’est sa forme même qui imite l’image populaire. Ainsi, elle provoque un sentiment de déjà-vu qui la fait regarder favorablement puisqu’elle utilise le même langage familier que les populaires images en taille de bois. Elle pourrait d’ailleurs n’avoir pas été faite à l’initiative de Courbet mais, dans un second temps, de celle de l’apôtre Jean Journet pour ses « missions » provinciales.


Martine Sadion

[1] Lettre à ses parents du 5 août 1850, 50-6. [2] Jean Journet sera en 1852 le sujet d’un des premiers chapitres des Excentriques de Champfleury qui veut « raconter avec le plus de fidélité possible, l’odyssée d’un apôtre qui a parcouru le quart de l’Europe ». [3] L’orthographe du nom est donc mouvante. [4] Actif entre 1803 et 1842 [5] LETERRIER, Sophie-Anne « La Chanson de Malbrouck, de l’archive au signe », revue Volume ! [En ligne], 2 : 2 | 2003, http://journals.openedition.org/volume/2211. [6] LETERRIER, Sophie, op. cit. [7] Lettre 50-5 [8] Dans sa Biographie par lui-même en 1866, il raconte qu’on l’avait aussi surnommé « Gustave Courbet le prédicant ». Cité dans Courbet, Écrits, propos, lettres et témoignages. Edition présentée par R. Bruyeron, Ed. Hermann, 2011. [9] Max Buchon était aussi fouriériste. [10] CHAMPFLEURY, Les Excentriques, Paris, Michel Levy Frères, 1852. [11] Voir Gurlitt Provenance Research project. Coll. Kunstverwaltung des Bundes, Berlin. [12] Le dessin a été fait sur la pierre, dans le sens de la peinture. Imprimée, elle est à l’envers. [13] Actif de 1837 à 1853. [14] La Galerie Paul Prouté vendait dans son catalogue 139 de décembre 2011 une lithographie avant la signature de l’artiste, coupée à la limite de l’image. [15] Collection BnF, département Estampes et photographies. [16] Journet, Jean, Jérémie en 1845, Chez Carpentier, Paris, 1845. [17] La Bible, Bayard, 2001, Livre de Jérémie, 15, 15-17. [18] Consulté sur le site de la Médiathèque musicale de Paris, https://bibliotheques-specialisees.paris.fr [19] Pratique habituelle : Le créateur d’une chanson disposait de livres de timbres, précisant le nombre de strophes, de vers, de pieds et spécifiant même les rimes masculines ou féminines, ce qui lui permettait d’adapter son poème à un ou à plusieurs timbres déjà existants. [20] La Bibliothèque Sainte-Geneviève conserve une image/canard de Tautin, fabricant d’images, rue de la Huchette, intitulée Événement mémorable, un carnage avenu en forêt de Pontault en mai 1822, dont la complainte utilise l’air de Joseph. [21] Champfleury, Les Excentriques, 1852. [22] MONSELET, Charles, Les Ressuscités, Calmann-Lévy, 1876. [23] Champfleury ne commence ses recherches sur l’imagerie que dans les années 1850 et il est encore le seul à Paris, avec Charles Nisard, à s’intéresser à ces images démodées.



(Gentil) avertissement: ce texte (à l'origine partie d'un M2/ UNISTRA) et les idées qu'il développe sont déposés et donc protégés. Toute utilisation devra donc préciser son origine: SADION, Martine, Les images populaires et Gustave Courbet, 7/15, mis en ligne sur uneimagenemeurtjamais.com, juin 2021.

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