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Gustave Courbet et les images populaires. Paul et Virginie. 10/15

Dernière mise à jour : 11 nov.

Des rapprochements plus incertains.


Le passage du gué, 1841.



Fig. 1 : Le passage du gué, coll. Musée Ornans

Le passage du gué[1] (Fig. 1), petit tableau de 26 x 22 cm, est daté de 1841. Gustave Courbet est à Paris depuis deux ans mais il l’a probablement peint à Ornans lors d’un de ses nombreux retours. On y voit un jeune couple enlacé, l’homme, les jambes du pantalon remontées, portant dans ses bras la jeune femme pour franchir le gué d’une rivière. Le paysage de la peinture est peut-être celui des rivages de la Loue autour d’Ornans, bordée de falaises blanches et d’arbres qui cachent le ciel. Les deux visages se font face dans une conversation muette et confiante. Le jeune couple enlacé sous un chêne et les sentiments chuchotés seront d’ailleurs le sujet d’une autre peinture, le Gros chêne peint en 1843[2].





Courbet, pour ses deux amoureux traversant la rivière, s’est-il inspiré des images de Paul et Virginie, rapprochement qu’aujourd’hui notre propre « bibliothèque d’images » nous incite à faire ?

Depuis la parution en 1788 du roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, ses deux héros sont l’objet de multiples représentations à commencer par celles du livre, puis des graveurs de la rue Saint-Jacques, suivis par les imagiers provinciaux[3]. Certains moments de l’histoire sont préférés à d’autres, peut-être pour leur originalité et leur transgression des codes classiques de la morale, transgression acceptée et « pardonnée » grâce à l’exotisme du cadre et à l’éducation sauvageonne donnée aux enfants. Ainsi, sont choisis l’épisode des deux enfants qui se cachent, sans pudeur, sous le jupon de Virginie qui forme une tente protectrice ou, à l’adolescence, le passage d’un gué de rivière où Virginie « monte » sur le dos de Paul, situations peu convenables dans la France bourgeoise ou rurale du temps.

Que ce soit à Paris ou en province, les nombreuses représentations du XIXe siècle, en taille-douce, xylographie ou lithographie, suivent le texte de Bernardin de Saint-Pierre : « Le bruit des eaux effraya Virginie ; elle n’osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos et passa, ainsi chargé, sur les Roches de la Rivière malgré le tumulte de ses eaux. N’aie pas peur, lui disoit-il ; je me sens bien fort avec toi ».


fig. 2 : Paul et Virginie [...], coll. MUCEM

Ce texte accompagne d’ailleurs l’image en taille-douce intitulée Paul et Virginie passant letorrent éditée en 1812 à Paris chez Noël Frères, rue Saint-Jacques n°16, qui représente l’épisode (Fig. 2: coll. MUCEM).


















fig. 3 : Histoire de Paul et Virginie, 1840, coll. MUCEM

À Épinal, en 1840, Pellerin édite et illustre une image en vignettes où Virginie est aussi portée à dos (Fig. 3: coll. MUCEM). Le portage à dos est encore représenté dans les images de la fin du siècle, ainsi une image en lithographie colorée[4], L’adolescence de Paul et Virginie, n°2 éditée en 1864 par la Nouvelle imagerie d’Épinal de Charles Pinot.(Fig. 4: Histoire de Paul et Virginie, l'adolescence, 1864, Épinal, Charles Pinot, coll. MUCEM)










fig. 4 : l'adolescence [...], coll. MUCEM

La seule occurrence connue du portage dans les bras se trouve tardivement dans une image à 20 vignettes du même Charles Pinot, parue entre 1875 et 1888[5]. Mais alors, l’histoire se suffisait à elle-même, connue par tous, et n’avait plus besoin d’être fidèle au texte original pour être comprise et acceptée comme représentative…

Si l’on revient à la peinture de Gustave Courbet en 1841 où le portage dans les bras est préféré à celui sur le dos, le paysage franc-comtois à celui, exotique, de l’île Maurice, il semble que les différences sont trop importantes pour que l’iconographie des images soit une source directe de la peinture.

En revanche, il est néanmoins possible que le motif du « passage du gué » exalté par Bernardin de Saint-Pierre et devenu au fil du temps un poncif du geste romantique et une allégorie de la confiance, ait incité Courbet à peindre cette scène champêtre et provinciale. Car, ne pourrait-elle être, comme les jeunes gens du Gros chêne, rien d’autre qu’un (agréable) souvenir de sa jeunesse amoureuse à Ornans ?


Martine Sadion

[1] Coll. Musée Courbet, Ornans. [2] Coll. Colby college museum of art, Waterville, Maine, USA. [3] LECLERC, Marie-Dominique, Histoire de Paul et Virginie et autres textes de divers auteurs in SADION, Martine (dir.) Tourments, catalogue, Épinal, Musée de l’image, 2015, pp. 169-189. [4] Série de quatre images à l’horizontale, à encadrer, « diffractant » l’histoire et copiant la gravure en taille-douce. [5] Coll. MIE.


(Gentil) avertissement: ce texte (à l'origine partie d'un M2/ UNISTRA, 09/2020) et les idées qu'il développe sont déposés et donc protégés. Toute utilisation devra donc préciser son origine: SADION, Martine, Les images populaires et Gustave Courbet, 10/15, mis en ligne sur uneimagenemeurtjamais.com, juin 2021.

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