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Nuage 4, Corrège, Nounours et Castiglione

Dernière mise à jour : 9 juil.

Nuage/camouflage

Les péripéties mythologiques des nymphes et naïades, bergers et bergères, dieux et déesses, seront les sujets de peintures innombrables à la Renaissance, commandées par des mécènes lassés des sujets religieux et friands des histoires exotiques (et enfin frivoles) de mythologies grecque et romaine rêvées.

C’est le cas de Frédéric II Gonzague, duc de Mantoue, qui commande vers 1530 au Corrège des toiles évoquant Les Amours de Zeus destinées, selon les auteurs, à son palais ou à être offertes en hommage à Charles Quint, empereur du Saint-Empire tout juste couronné Empereur des Romains à Bologne en février 1530.

Antonio Allegri da Correggio (1489-1534), dit Le Corrège du nom de son village natal, a déjà travaillé pour le studiolo[1] d’Isabelle d’Este, mère de Frédéric. Pour ce nouveau mécène, il peindra entre 1530 et 1532 quatre tableaux représentant les amours de Danaé[2], Léda[3], Ganymède et Io[4] avec Zeus, en s’inspirant des Métamorphoses d’Ovide.

Danaé reçoit l’ « hommage » de Zeus transformé en pluie de pièces d’or tombant d’un nuage, Léda s’accouple avec le cygne, le beau berger Ganymède est enlevé par un aigle et Io perd son honneur dans un nuage sombre ; pluie d’or, cygne et aigle n’étant que trois des multiples avatars du roi des dieux prêt à toutes les métamorphoses pour satisfaire ses désirs.

N'occultons pas cependant qu'il s'agit avant tout de scènes de rapts, de viols, de prise de pouvoir d'un dieu tout-puissant sur des êtres, hommes ou femmes soumis à sa volonté... et que ces peintures ne font que montrer (et même soutenir et entériner) une pratique familière aux commanditaires, dont le Duc de Mantoue. Il ne faut pas l'oublier même si la peinture est une oeuvre remarquable....


Le Corrège, 1530, Kunsthistorisches Museum, Vienne

Dans le livre I des Métamorphoses, Ovide raconte qu'Io, fille d’Inachos un fleuve du Péloponnèse, est poursuivie par Zeus séduit par sa beauté (attitude dont il est pour le moins familier dans la mythologie grecque et copiée par certains encore aujourd’hui !). Pour la conquérir, Jupiter «enveloppe la Terre de ténèbres, arrête la nymphe dans sa fuite et triomphe de sa pudeur »[5]. Mais… Son épouse Héra, suspicieuse devant cette soudaine obscurité et l’absence de son époux dont elle connaît les infidélités, «commande aux nuages de s’éloigner » et accourt sur terre. Zeus, dans la précipitation, n’a d’autre solution que de changer Io en… une superbe génisse blanche.

Malgré un début digne d’un vaudeville, l’histoire finit bien : donnée à Héra peu crédule et confiée à la garde du bouvier Argos « au front étoilé d’yeux », Io se morfond et pleure sa liberté perdue. Zeus, enfin compatissant, envoie son fils et messager Hermès pour tuer le bouvier[6] et, devant la colère d’Héra, promet de ne plus jamais revoir la jeune fille.

Io reprend alors son apparence et délivrée, ne garde « de la génisse que son éclatante blancheur ». Elle serait devenue la déesse Isis en Égypte.


Pour le duc de Mantoue, Le Corrège choisit de représenter le moment où Zeus caché dans le nuage ténébreux qui le dissimule aux regards, « triomphe de la pudeur » d’Io séduite. C’est un nu saisissant et virtuose. Représentée de dos, Io saisit le bras de son amant pour qu’il l’enlace et s’abandonne à son baiser en souriant. Ce sourire, soit dit en passant, permettant de minimiser la portée de ce viol puisqu'elle semble ainsi consentante et même heureuse...

Revenons au nuage...

Au-dessus de la tête de la nymphe se devinent les traits du visage de Zeus et dans le nuage qui l’enlace, la main du dieu, tous deux à peine esquissés.

La présence du dieu ne semblera d'ailleurs pas suffisamment évidente aux graveurs nombreux qui vont reproduire l’œuvre.

Ainsi Edouard Gautier-Dagoty (Paris, 1745- Florence, 1783?)[7], lorsqu’il grave en couleur la peinture pour La Gallerie royalle des tableaux en 1780- 1782 (coll. BnF), rend beaucoup plus visible la présence du dieu. Mais ce-faisant, il supprime beaucoup de son mystère au tableau.


La grande difficulté pour le Corrège était de représenter la main du dieu, qui ne doit pas être vue, dans le dos de la nymphe. Le nuage semble alors se modeler en une large excroissance grise qui ressemble- osons-le - à une grosse patte d’ours sans ses griffes.

Celle d’un dieu caché dans un Teddy-bear géant qui aurait caché son ardeur sous une apparente bonhomie. Mais bien sûr, tout n’est qu’apparence ! On pourrait d'ailleurs parler de l'ours grandeur nature comme substitut, mais c'est une autre histoire...



Si le « ravissement » d’Io est pour Frédéric II l’occasion de commander une scène de nu érotique au Corrège, le peintre génois Giovanni Benedetto Castiglione (Gênes 1609- Mantoue, vers 1664) choisit de représenter dans un tondo sur cuivre, Io déjà métamorphosée[8]. Formé à Gênes et Rome, Castiglione entrera en 1651 au service de la même cour de Mantoue dont Charles (Paris, 1580- Mantoue, 1637), duc de Nevers, petit-fils de Frédéric II, le mécène du Corrège, est devenu le duc en 1631.


G. B. Castiglione, coll. MBA Caen.

Le sujet du tondo est bien une jeune vache dont la robe blanche et marron est brossée par des touches juxtaposées presque impressionnistes. Elle nous regarde, immobile, sidérée. Si ce n’étaient les deux scènes qui occupent le fond du tableau, ce ne serait que le « portrait » d’une jeune génisse Pie rouge. Mais elle se détache sur ces deux scènes séparées par une diagonale fictive qui souligne leur successivité. Dans le monde nuageux des dieux, Héra jalouse supplie Zeus de lui confier la génisse. En terre grecque, le bouvier Argos, à la demande d’Héra, surveille de près la jeune fille métamorphosée.


Peindre les aventures d’Io et de Zeus a intéressé bien d’autres peintres, des fresques de Pompéi à Paris Bordone[9], P. P. Rubens[10], ou Cy Twombly (1928-2011) en 1963. Mais la représentation du nuage noir qui enveloppe Zeus chez le Corrège est, me semble-t-il, la seule qui modèle le nuage qui se plie aux contours du corps de Zeus.

On dit qu’Io, à sa mort, fut transformée en constellation. Mais Ovide ne le raconte pas.


Martine Sadion

[1] Pièce de travail et cabinet de curiosités à la fois. [2] Coll. Galerie Borghese, Rome. [3] Coll. Gemäldegalerie, Berlin. [4] Tous deux en verticale, probables pendants. Coll. Kunsthistorisches Museum, Vienne. [5] Ovide, Métamorphoses, Livre I, VIII. Trad. Nisard Désiré, Firmin Didot éditeur, 1850. Consulté sur Wikisource [6] Ses cent yeux seront répandus par Héra sur la queue du paon, son oiseau fétiche. [7] Issu d’une dynastie de peintres et graveurs, il mettra au point la technique de l’estampe en couleur en plusieurs plaques. La Gallerie royalle des tableaux est une suite de 12 estampes en couleur gravée par E. Gautier-Dagoty à Paris entre 1780 et 1782. Il reproduira ainsi les œuvres de Véronèse, Raphaël, Giorgione etc… Coll. BnF, Paris. [8] Sans date. Coll. Musée des Beaux-Arts de Caen. [9] Götebord Konstmuseum, Suède, vers 1550. [10] Rubens préfère représenter l’épisode suivant :Hermès et Argos , Gemäldegalerie, Dresde vers 1611 ou Héra et Argos, Coll. Wallraf-Richardz Museum, Cologne.

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