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Gustave Courbet et les images populaires. Le Juif-errant. 4/15.

Dernière mise à jour : 11 nov.

Courbet et le Juif-errant.


Courbet semble avoir eu avec le Juif-errant une relation particulière. Il se voit très tôt comme un « bohémien », comme un voyageur. Puis, lorsqu’il affirme sa différence, comme un apôtre. Et sa connivence avec cet errant perpétuel, archétype du missionnaire, sûr de son destin exceptionnel, est évidente. Ainsi, l’image du Véritable portrait du Juif-errant tel qu’on l’a vu passer à Bruxelles en Brabant, 22 avril 1774 et ses variations est, de toutes celles que nous allons citer, la plus probante comme inspiration du peintre et plus spécifiquement, dans son œuvre de 1854, La Rencontre. Les critiques du temps, dès la présentation du tableau, puis les chercheurs depuis les années 1940 ne s’y sont pas trompés. Mais avant de préciser cette référence, il nous semble essentiel de documenter l’image populaire[1].


Le véritable portrait du Juif-errant […].

Liée à la fois aux images religieuses, de sagesse et aux imageries napoléoniennes, l’image du Juif-errant est une de celles qui ont marqué et irrigué le XIXe siècle tout entier et au-delà. Elle est citée par l’entomologiste et homme de lettres Jean-Henri Fabre quand il se souvient de son école à Saint-Léons de Rouergue en 1830 : « À droite de la fenêtre, dans l’embrasure, voici le Juif-errant »[2], par Max Buchon, ami de Courbet, quand il décrit la foire franc-comtoise, « Un aveugle plus loin dans sa blouse embourbée, chante Le Juif-errant »[3]. L’image, du moins sa partie centrale sans les écritures, est montrée en frontispice de l’Histoire de l’imagerie populaire de Champfleury en 1869. Plus tard, elle est choisie par Alfred Jarry pour être insérée dans le numéro 5 de l’Ymagier en 1895[4], ou inspire Charles Filiger pour ses Notations chromatiques en 1907[5]. Non seulement elle reste une des images les plus diffusées dans les milieux populaires, Pellerin à Épinal édite la dernière en 1895, mais elle devient aussi un symbole, dans les milieux savants, du nouvel intérêt pour la culture et l’esthétique populaire[6].

Quant au personnage, Eugène Sue s’en empare en 1844 et, même si le voyageur n’est que peu présent dans son livre Le Juif-errant, il reste un génie tutélaire, un apôtre qui sauve le monde. Les opéras d’Eugène Scribe (Paris, 1791-1861) et Jacques-Fromental Halévy (Paris, 1799-Nice, 1862) en 1852[7] ou de Prosper Dinaux et Adolphe d’Ennery (Paris, 1811-1899), en 1860, s’en inspirent…

Devenu archétype du voyageur/apôtre, sans limite et sans contrainte, nombreux sont les artistes comme Courbet, ayant les mêmes espérances et désirs, qui s’assimileront à lui.


La légende liée à la Passion du Christ date du Moyen-Âge. Au XVIe siècle, Ahasvérus, ce cordonnier juif qui a refusé son aide au Christ sur le chemin du Golgotha, est condamné par lui à ne mourir qu’au Jugement dernier et à errer par le monde sans jamais s’arrêter afin de témoigner et raconter sa rencontre avec le Christ. Au début du XIXe siècle, la légende est transmise à la fois par les livrets de la Bibliothèque bleue de Rouen, Troyes, Montbéliard ou Épinal et les images. Rappelons aussi que dans le premier catalogue de vente de Pellerin en 1814, l’image Portait du Juif-errant[8] est classée dans les images religieuses entre La fuite en Égypte et Le Calvaire[9] : le Juif-errant appartient donc à l’histoire chrétienne puisqu’il est chargé de raconter l’histoire du Christ qu’il a vécue.


Fig. 1 : Rabier-Boulard, Orléans, coll. MUCEM

Dans les premières images de la fin du XVIIIe siècle, intitulées Le vrai portrait du Juif-errant, tel qu’on l’a vu passer à […] le […], complainte nouvelle sur un air de chasse, le personnage rebaptisé Isaac Laquedem, de grande taille, est représenté à l’arrêt, de face. Autour de lui, des scénettes, accompagnées de textes, précisent l’histoire : le Juif-errant chassant le Christ (« Avance et marche donc »), le Christ ployant sous le poids de la croix et le Juif-errant discutant avec deux bourgeois de la ville (« Les bourgeois de la ville parlant au Juif-errant »). Dans le lointain, le Golgotha est représenté par deux croix puisque Jésus porte encore la sienne dans l’image. Depuis 1800 environ, l’image centrale est entourée d’une Complainte nouvelle dite Complainte Brabançonne[10] à vingt-quatre strophes à chanter Sur un air de chasse non précisé.

La mode de cette représentation pourrait avoir commencé à la fin du XVIIIe siècle chez les imagiers de la rue Saint-Jacques à Paris. Les imagiers en bois d’Orléans, de Nantes ou du Mans suivront et reprendront la même iconographie les années suivantes, tout en variant les lieux de passage du Juif-errant. C’est ainsi qu’on voit selon les images, le lieu et l’année de parution, ses rencontres datées du 22 avril 1774 ou du 22 avril 1784, avec les bourgeois de Dijon, Bruxelles ou d’Avignon. Plus tard, le Juif-errant passera même à Grenoble, à Saint-Pétersbourg ou même Philadelphie[11] ! Cette rencontre avec les bourgeois de la ville devient peu à peu un poncif, une représentation-type de toutes les rencontres.


Fig. 2 : Picard-Guérin, Caen entre 1809 et 1831.

Une des premières images parues dans l’Est de la France est celle de Pellerin à Épinal, imprimée en 1811,que copiera Roiné à Nantes vers 1823 ou Picard-Guérin à Caen vers 1820 (Fig. 2).

Mais désormais, sur le modèle d’une taille-douce de Pierre Jean (Menilbus, 1754-Paris, 1829), éditeur et marchand d’estampes rue Saint Jean de Beauvais à Paris[12], l’homme auparavant de face et immobile s’est mis en marche. Les mêmes scénettes l’accompagnent toujours mais il est désormais représenté de profil. Puis, l’histoire étant connue de tous et le lien avec l’histoire du Christ se distendant, l’homme est montré seul sans être accompagné des scénettes lorsque Pellerin réédite des images en 1820 et en 1826. L’imagier ne prétend plus convaincre de son existence : il ne s’agit plus d’un personnage réel, ce qu’attestait la mention du « vrai portrait » ou des dates de son passage dans les villes, mais d’un archétype : celui du marcheur éternel qui ne s’arrête jamais pour délivrer son message.

Et comme les soldats de la Grande armée napoléonienne, très tôt, se sont fait reconnaître par leur capacité à marcher et se déplacer très vite, le Juif- errant devient sous la Restauration une métaphore du soldat d’Empire puis, par propagation, de Napoléon, leur chef militaire[13]. Mais ce rapprochement fût surtout utilisé lorsque toute allusion à Napoléon était prohibée.

À la fin du XIXe siècle, si les images du Juif-errant sont toujours éditées, l’antisémitisme du temps l’a changé en un homme déguenillé, à la grande barbe blanche et au nez crochu. Pellerin édite même en 1895 La mort du Juif-errant : sous les regards d’un ange agenouillé et de la Mort, un Christ saint-sulpicien accorde le pardon et la mort au Juif-errant, ainsi délivré de sa mission de propager le récit de la Passion du Christ !


Martine Sadion

[1] Un dossier entier a été consacré aux images du Juif-errant in SADION, M, dir. Sur les routes, cat.exp. Épinal, Musée de l’image, 2010. Nous en faisons ici une synthèse. [2] FABRE, Jean-Henri, Souvenirs entomologiques, série VI, 1900. [3] BUCHON, Max, La foire, in Poésies franc-comtoises, Poésies de Hébel, Paris, Sandoz-Fishbacher, 1877. [4] Image de Lefévre-Corbinière à Amiens. Avant 1822. [5] FILIGER, Charles, Le juif-errant, crayon et gouache, coll. MBA, Quimper. [6] SADION, Martine, Redécouvrir et imiter, 1860-1944, in cat.exp. C’est une image d’Épinal, Épinal, Musée de l’Image, 2013, pp.215-288. [7] Le Juif- Errant, opéra en cinq actes, paroles de MM. Scribe et De Saint-Georges, musique de F. Halévy, présenté pour la première fois à Paris le 23 avril 1852, Livret, Paris, Brandus et Cie, 1852. . [8] Dans l’inventaire, le titre de l’image est raccourci. [9] SADION, Martine (dir.), Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, catalogue d’exposition, Musée de l’image, Épinal, 2009. p. 122 et suivantes. [10] Dans les premières images, le Juif-errant passe dans la province du Brabant en Belgique. [11] Le Juif-errant passe à Philadelphie dans une image de Lefas à Rennes, après 1831. Catalogue Drouot, vente Jammes, 2007. [12] Notice BnF : Libraire, éditeur et marchand d'estampes. Également éditeur et marchand de cartes géographiques. Fils d'un laboureur du Mesnilbus (Manche). Épouse en juin 1784 la fille de l'éditeur et marchand d'estampes parisien Louis-Joseph Mondhare. De 1784 à 1792 au moins, travaille en association avec son beau-père dont il garde l'adresse en 1793. Son fils (Jean-Baptiste-) Auguste Jean (1788-1826) rachète son fonds en août 1819, mais il continue à exercer jusqu'à son décès (Paris, déc. 1829) [13] Voir le chapitre Le Juif-errant dans Sur les routes, cat. exp., Épinal, Musée de l’Image, 2010, pp. 120.195.


(Gentil) avertissement: ce texte (à l'origine partie d'un M2, UNISTRA) et les idées qu'il développe sont déposés et donc protégés. Toute utilisation devra donc préciser son origine: SADION, Martine, Les images populaires et Gustave Courbet, 4/15, mis en ligne sur uneimagenemeurtjamais.com, 2021.

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