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Les images populaires et Gustave Courbet. 1/15.

Dernière mise à jour : 8 sept. 2021


Cet article est extrait d'un travail de recherche plus global s'intéressant à l'influence des images populaires sur les peintres au XIXe siècle. Il est paru, dans sa première version, pour un Master 2 à l'UNISTRA, Strasbourg, faculté d'histoire de l'art en septembre 2020.

Cependant, la partie concernant Gustave Courbet a été entièrement remaniée et abondée en 2021 et vous est proposée dans ce blog personnel en 15 articles.

Je remercie très chaleureusement toutes les personnes que j'ai contactées et qui m'ont aidée dans les recherches iconographiques.

Les images populaires que j'ai utilisées viennent de deux sources principales et peuvent être consultées avec intérêt sur les sites


du Musée de l’image, Épinal :

https://webmuseo.com/ws/musee-de-l-image/app/report/les-collections.html


ou du MUCEM : https://www.mucem.org/collections/explorez-les-collections



Le Musée de l'Image à Épinal, ouvert en 2003 et indispensable à voir, est donc un musée qui conserve un fonds d'environ 100 000 images populaires et autres. Il possède un centre de documentation et une documentaliste peut vous guider dans les recherches qui vous intéressent sur le sujet.

Il propose d'autre part de nombreuses expositions et des catalogues qui retracent l'histoire des images populaires et leur place dans la société des XVII au XXIe siècles.

https://museedelimage.fr/





Les images populaires et Gustave Courbet

Gustave Courbet naît en 1819 dans le Doubs, dans un petit bourg paysan et marchand, riche et catholique, Ornans. Traversé par la Loue dont le cours sinueux a creusé la vallée qui le relie à Besançon au nord et Pontarlier au sud, le bourg est à la fois isolé - il conserve son caractère rural, ses coutumes ou l’accent franc-comtois de ses habitants que Gustave Courbet gardera toute sa vie - et relié aux villes et villages alentour grâce aux paysans, marchands, colporteurs qui parcourent ces chemins en un flux permanent. Pendant l’enfance et l’adolescence du peintre, lorsqu’il se forge sa connaissance du monde et avant qu’il ne parte à Paris en 1839, des centres imagiers proches d’Ornans impriment et diffusent des images populaires[1].

À Épinal depuis 1809, la fabrique Pellerin a ajouté à son métier de cartier celui d’imprimeur d’images et de livrets de colportage ; elle propose des feuilles volantes religieuses, de sagesse ou d’actualité, mais aussi, dès 1829, les premières grandes images à la gloire de Napoléon et de ses soldats que vont copier les centres alentour. La fabrique, à l’expansion économique remarquable, diffuse dans toute la France.

À Montbéliard, les trois frères Deckherr qui ont repris la librairie et imprimerie de leur père, éditent de 1812 jusqu’en 1839[2], des almanachs, des cartes, des livrets de colportage et des images souvent bilingues et souvent influencées par la production d’Épinal.

À Belfort, Jean-Pierre Clerc fonde en 1830 son Imprimerie catholique et édite comme ses confrères des feuilles religieuses ou des images de la légende napoléonienne. À sa mort en 1842, sa veuve vendra les bois à la fabrique Dembour et Gangel de Metz ce qui diffusera les modèles vers le nord de la Lorraine et jusqu’en Bretagne.

Le jeune Gustave, avec toute sa famille, répartit son temps entre Ornans et Flagey, un village éloigné de douze kilomètres où son père Régis Courbet possède une ferme partagée avec la famille Bourgon[3], le métayer qui travaille pour lui. L’acte de vente de la maison en 1910 signale que celle-ci possède deux cuisines, quatre chambres au rez-de-chaussée, quatre chambres à l’étage, un grenier, deux écuries [...] et un grand jardin clos. Lors du séjour des Courbet, les deux familles vivent très proches l’une de l’autre comme le dit en 1845, Gustave Courbet dans une lettre à son père : à Flagey, « il faut vivre avec le monde et en société »[4].

Si la famille Courbet est peut-être trop bourgeoise pour accrocher à Ornans des images populaires sur ses murs[5], il est fort probable que des images le sont dans la ferme de Flagey où leurs couleurs vives, bleu, rouge, rose ou jaune – l’imagier Deckherr de Montbéliard est renommé pour sa couleur orange minium – égayent les intérieurs sombres et où Gustave a pu les voir. Cependant, à Ornans même, il n’est pas difficile de voir des images dans les foires ou chez les colporteurs qui sillonnent le pays. Max Buchon (Salins, 1818-1869), poète et ami d’enfance du jeune homme, décrit dans La Foire, une de ses Poésies Franc-Comtoise, Tableaux domestiques et champêtres[6], écrites vers 1862, les marchands qui se retrouvaient dans ces grands rassemblements[7]. Dans son poème, il décrit les chanteurs et colporteurs d’images :

« [...] Un aveugle plus loin dans sa blouse embourbée, Chante le Juif-errant, ou Pyrame et Thisbée, Ou quelque assassinat, rimé Dieu sait comment, Et dont pourtant chacun se munit prestement. [...]

Un peu plus loin encore, c’est un marchand d’images, Qui pend à de vieux clous la Vierge et les Rois-Mages, Pauvres rois du vieux temps, tout fiers de parader, Aujourd’hui sur la foire, auprès d’Abd-El-Kader. [...] »


Max Buchon décrit ainsi le commerce en foire : les images sont exposées par terre ou accrochées à des clous et même chantées par le mendiant aveugle, ce qui permet aux acheteurs de mémoriser l’air du cantique qu’il répétera à la maison. Il cite les images en vente : La Vierge bien sûr, La Nativité, une image de la guerre menée en Algérie contre le courageux Abd-el-Kader d’abord vainqueur puis vaincu en 1847[8], mais dont la sympathie qu’il inspirait au peuple français, pourtant ennemi, ne s’est jamais démentie jusqu’à sa mort. Le poète cite aussi deux images emblématiques de l’imagerie populaire sur lesquelles nous reviendrons, Pyrame et Thisbée et Le Juif-errant, ce qui prouve leur immense popularité jusqu’à la fin du XIXe siècle. Il orthographie le prénom de l’amante Thisbée, orthographe inhabituelle empruntée selon toute probabilité à une image imprimée par Théodore-Frédéric Deckherr à Montbéliard, intitulée Malheurs de Pyrame et Thisbée, datée de 1828 environ. Montbéliard et Ornans n’étant distants que de quatre-vingt kilomètres et l’imagerie montbéliardaise diffusant en Franche-Comté, Bourgogne et Alsace, le poète pourrait bien faire référence à une production de ce centre imagier[9]. Ainsi, que ce soit pendant l’enfance de Gustave Courbet ou sa jeunesse, l’image populaire est affichée sur les murs des maisons, vendue dans les foires, sortie des besaces des colporteurs qui sillonnent la campagne.

Les images sont partout et le futur peintre a sûrement rangé dans sa « bibliothèque d’images » les histoires qu’elles illustrent, y puisant lorsque les thèmes qu’il choisit s’en rapprochent.


Soulignons aussi l’influence certaine d’un homme qui deviendra son ami à Paris, Jules-François-Félix Husson dit Champfleury (Laon, 1821-Sèvres, 1889).

( Voir l'article du blog Les images populaires et Champfleury )


Né dans une famille modeste, il part à Paris et s’embauche à dix-sept ans comme commis-libraire chez Édouard Legrand et Bergounioux, quai des Augustins où, lorsqu’il ne sillonne pas Paris avec des « ballots sur les épaules »[10], il assouvit sa soif de lecture. Il lit Balzac, Stendhal et visite les musées avec un autre commis, Antoine Chintreuil (Pont-de-Vaux, 1814-Septeuil, 1873) qui deviendra le précurseur des Impressionnistes, « le peintre des brumes et des rosées » comme le nomme Champfleury[11]. Après un bref retour à Laon, il revient à Paris vers 1844, fréquente la bohême du Quartier latin, hésite entre prose et poésie, rencontre Charles Baudelaire qui sera son ami, Pierre-Jean de Béranger le chansonnier. Il devient aussi ami avec Gustave Courbet dont il dit, dans le quotidien illustré Le Pamphlet en 1848[12] : « On n’a pas assez remarqué cette année au Salon une œuvre grande et forte, la Nuit classique de Valpurgis, peinture provoquée par l’idée générale du Faust. Je le dis et qu’on s’en souvienne ! Celui-là, l’inconnu qui a peint cette Nuit, sera un grand peintre ». Il le soutient de nouveau en 1849 quand Gustave Courbet présente l’Après-diner à Ornans. Il commence dès lors une correspondance soutenue avec le peintre ou ses amis, Max Buchon ou Pierre-Joseph Proudhon. Il aime l’Enterrement à Ornans « cette grande machine sans supercherie » ou les Demoiselles de village, « les animaux de Courbet, ses forêts, ses rochers, ses fontaines ». Gustave Courbet et Champfleury resteront amis intimes de leur rencontre en 1848 jusqu’aux années 1861 environ où chacun se lasse de l’autre. Ils voyagent ensemble, fréquentent le même cercle d’amis où Champfleury, probablement, parle de ses recherches sur les arts populaires. Le peintre fait le portrait de Champfleury et l’intègre dans L’Atelier du peintre[13] en 1855. En 1857, Champfleury publie Le Réalisme mais froisse son ami après un voyage à Montpellier pour rencontrer le mécène de Courbet, Alfred Bruyas. Suite à cette rencontre, il fait paraître dans la Revue des deux mondes l’Histoire de M. T. [14] où, à travers un personnage fictif, il moque le mécène et sa collection de portraits, ce qui mettra l’artiste dans une position gênante vis-à-vis de celui-ci.

Champfleury est surtout, pour le propos qui nous intéresse, féru d’art populaire et collectionne les images en feuille volante et surtout les images anciennes en taille de bois. Il publie d’abord quelques articles dans des revues[15], la Légende du bonhomme Misère en 1849, Les anciens almanachs en 1853 puis édite Chansons populaires des provinces de France en 1860[16]. Il reprend son article sur le Bonhomme misère en 1861, fait paraître un premier article sur La légende du juif-errant dans la Revue germanique en 1864[17]. En 1865, paraît son Histoire de la caricature antique et moderne. Il écrit un article sur L’imagerie populaire pour la Revue populaire en mai 1866...

On voit donc que son intérêt pour l’image et les légendes populaires date des années 1850, mais que ce n’est probablement qu’à partir de 1866, et peut-être en vue d’une publication concluant sa série chez Charles Dentu, après les chansons et la caricature, qu’il commence vraiment à théoriser ses connaissances. En 1868, pour Le Bibliophile français[18], il rédige successivement des articles sur Lustucru, Crédit est mort, le Juif-errant, Les quatre vérités, ou Grattelard. Articles qu’il reprendra dans son Histoire de l’imagerie populaire[19] parue en 1869 chez Dentu.

En 1891, deux ans après sa mort en 1889, ses collections d’estampes sont dispersées à Drouot en trois vacations. C’est Paul Eudel (Le Crotoy, 1837-Paris 1911), grand collectionneur lui-même, ami de Champfleury, qui se charge de rédiger la préface du Catalogue des eaux-fortes, lithographies, caricatures, vignettes romantiques, dessins et aquarelles formant la collection Champfleury[20]. L’inventaire de la collection d’images dénombre vingt « pièces » d’Amiens (« réimpressions et fac-similés »), dix « pièces » de Chartres, Nancy, Beauvais, Orléans, soixante-trois « pièces » de « divers » dont Les malheurs de Pirame et Thisbé[21], dix-huit « pièces » d’Épinal[22] dont Le bienheureux saint-Lâche (« trois feuilles 1800-1820 ») et Mort et convoi de l’invincible Malborough, dix « pièces » de Metz, douze « pièces » coloriées de Paris et vingt-neuf « pièces » concernant le Juif-errant dont trois versions de centres imagiers différents du Véritable portrait du Juif-errant tel qu’il a été vu à Bruxelles en 1774.

Ainsi, son amitié avec Gustave Courbet a probablement permis au peintre, dès 1848 et jusqu’en 1861 environ, de parfaire l’ « éducation imagière » qu’il avait acquise depuis l’enfance.


Martine Sadion

[1] Bien que ce terme ne soit pas, sous beaucoup d’aspects, satisfaisant, il sera employé par commodité dans ce texte. [2] Selon certains auteurs, les bois furent vendus à Dembour et Gangel à Metz, comme ceux de Belfort. [3] Source : Ferme de Flagey. [4] TEN-DOESSCHATE CHU, Petra, Correspondance de Courbet, Paris, Flammarion, 1996. Chacune des références aux lettres concernera ce volume et sa numérotation. Lettre à son père, août 1845, 45-6. [5] Selon Max Buchon, elle apprécie les chansons populaires, les vieux Noëls chantés en patois ; elle doit donc s’intéresser aux manifestations de la culture populaire, chants, images, danses etc. [6] BUCHON, Max, Poésies franc-comtoises, Poésies de Hébel, Paris, Sandoz- Fischbacher, 1877, p. 76. FONTAINE, Alexandre, Entre les rives politiques et esthétiques, Max Buchon (1818-1869), dans Trajectoires, n° 10, 2016. [7] Quelques vers du même poème comme « Le parapluie au dos [...] chassant devant eux leur pouliche ou leur veau », ne peuvent que nous rappeler Les paysans de Flagey revenant de la foire, peint par Gustave Courbet en 1850. De même, Le Rétameur peint en 1841(Coll. Musée Courbet, Ornans) s’illustre avec la poésie de Max Buchon intitulée Le chaudronnier : « Comme du bel argent, tout mon fer-blanc scintille […] Ces marmots ont vraiment des façons singulières ! Vont-ils donc m’empêcher de fondre mes cuillères ! ». [8] La France envahit l’Algérie en 1830. Emprisonné en France principalement au château d’Amboise, Abd-el-Kader est libéré en 1852 et se réfugie à Damas. Traité en souverain par les Français, il sera invité à visiter Paris par Napoléon III en 1865 et meurt à Damas en 1883. [9] A la même époque, Clerc à Belfort édite une image très similaire, Pyrame et Thisbé, leurs malheurs dans leurs amours, elle aussi en deux parties, et on ne sait qui copie l’autre. [10] Chacune des citations est issue des Souvenirs et portraits de jeunesse de Champfleury parus en 1872 [11] CHAMPFLEURY, Souvenirs […], op. cit. ch. XXVI, p. 159. [12] Selon la notice de la BnF, le Pamphlet n’eut que 61 numéros, tous en 1848. Cité par CHAMPFLEURY, Souvenirs et portraits de jeunesse, Paris, 1872, ch. XVII, p. 171. [13] COURBET, Gustave, L’Atelier du peintre, Coll. Musée d’Orsay. [14] CHAMPFLEURY, Les sensations de Josquin, 3ème partie, L’histoire de M. T., Revue des Deux Mondes, t. 8, 1857. [15] COUARD, Maurice, L’œuvre de Champfleury dressée d’après ses propres notes et complétée par Maurice Couard, Paris, Sapin, 1891. [16] Courbet a accompagné Champfleury dans ses recherches sur les chansons comtoises, ainsi « J’ai déjà fait des démarches infructueuses pour les assiettes à coq, j’aurai des chansons de paysans et je vous porterai les bons sabots de Besançon », lettre 50-1. Ou « [avec Buchon] nous serions allés voir la Manuel qui sait plus de 200 chansons de paysans. »Lettre 60-12. En revanche, il ne semble l’avoir pas aidé dans sa recherche d’images populaires. [17] COUARD, Maurice, op. cit., page 22. [18] Le Bibliophile français : gazette illustrée des amateurs de livres, d’estampes et de haute curiosité, t. 1(numéros 1 à 6), 1868. N°1, Lustucru, p. 38. n°2, Crédit est mort, p. 89. N°3, le Juif-errant, p. 168. n°4, Les quatre vérités, p. 248. Grattelard, n° 5, p. 291. . [19] CHAMPFLEURY, Histoire de l’imagerie populaire, fac-similé, Ressouvenances, 2004 [20] Catalogue des eaux-fortes, lithographies, caricatures […], Préface de Paul Eudel, Paris, L. Sapin, 1891. . [21] Selon l’orthographe de Pirame, de Cambrai ou Épinal. [22] Ce qui est très peu puisqu’il pouvait encore se les procurer à la fabrique Pellerin. À notre connaissance, Champfleury n’a jamais visité l’Imagerie Pellerin.


(Gentil) avertissement: ce texte (à l'origine partie d'un M2, UNISTRA) et les idées qu'il développe sont déposés et donc protégés. Toute utilisation devra donc préciser son origine: SADION, Martine, Les images populaires et Gustave Courbet, 1/15, mis en ligne sur uneimagenemeurtjamais.com, 2021.

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