top of page
  • martinesadion2

Jésus est (très) ronchon

Hans Baldung Grien, Nativité, 1539



Hans Baldung Grien, Nativité, coll. Kunsthalle, Karlsruhe.


Cette Nativité de Hans Baldung Grien (vers 1484-1545) fait partie de ces tableaux que je vais voir et revoir, toujours avec émotion. Pour cette nouvelle année, j'avais envie de le partager avec vous.


Aujourd’hui dans la collection de la Kunsthalle de Karlsruhe [1], la Nativité a été peinte en 1539. Le peintre l’a signée et datée sur la tranche de la Bible que Joseph tient dans ses mains.

Né dans le Bade-Wurtemberg, Hans Baldung, surnommé Grien (c’est-à-dire vert pour une raison encore un peu obscure), passe cinq années entre 1503 et 1508 à se former dans l’atelier de Dürer à Nuremberg. Puis il s’installe à Strasbourg où il travaille désormais comme maître-peintre, dessinateur et graveur, un des plus remarquables de sa génération. À part un séjour de cinq ans à Fribourg, il fait toute sa carrière à Strasbourg où il meurt en 1545[2].

Quand il peint cette Nativité, il a donc environ 61 ans. Ce n’est pas sa première œuvre sur le sujet mais cette peinture sur panneau de sapin de 103 X 77,5 cm est particulièrement émouvante.

La Sainte Famille est représentée à l’intérieur de l’étable. Par l’ouverture à gauche, on voit un paysage, une arche de pierre en ruine et un âne (ou une chèvre ?) qui broute.




Albrecht Dürer, Le joueur de cornemuse, 1514, coll. Musée Bonnat-Helleu, Bayonne.

À droite, un berger (du XVIe siècle), garde ses moutons en jouant de l’hümmelchen, une petite cornemuse. Dans le ciel bleu, deux angelots volètent en tenant un phylactère sur lequel sont écrits leurs paroles Gloria in excelsis deo (Gloire à Dieu dans les cieux).

Il est dit dans l’Évangile de Luc (Lc 2, 8-14) que des bergers qui veillaient sur leur troupeau reçurent la visite d’un messager de Dieu qui leur annonça la naissance du Libérateur. Et qu’avec ce messager, arriva « l’armée du ciel en grand nombre qui loue Dieu. Ils disent Gloire à Dieu dans les cieux ». Cette scénette dans le lointain est donc une représentation de l’Annonce aux bergers qui se situe peu après la Nativité.


Sur l’encolure de la robe de la Vierge, Baldung a écrit Ave Maria gracia plena (Je vous salue Marie pleine de grâce). Adressées à Marie par l’archange Gabriel, ces paroles lui ont annoncé sa future maternité divine. Que ce soit le Gloria ou l’Ave Maria, ces textes écrits, à lire et à dire, font de cette peinture une œuvre très « parlante » et orientent sa compréhension.

Bien que la scène soit supposée se dérouler dans une étable et les personnages être des plus modestes, Baldung Grien les peint sur un fond d’architecture assombri, richement vêtus, nobles jusque dans leurs atours.

Marie est assise ou agenouillée. Elle est vêtue d’une somptueuse robe verte de velours à l’encolure brodée de perles, symboles de pureté et d’honnêteté, et peut-être de ses larmes futures. Les manches sont garnies de petit-gris, fourrure d’écureuil très onéreuse et réservée aux plus fortunés. Elle croise les bras et regarde son fils, un sourire aux lèvres. Un voile transparent recouvre ses très longs cheveux blonds.


À côté d’elle, Joseph a une abondante barbe blanche (il est supposé être très âgé) et les ongles usés par son métier de menuisier. Il est vêtu d’une robe noire recouverte d’un manteau de velours rouge. Le visage soucieux, le regard en biais, il tient une Bible à la riche reliure verte bordée aussi de perles dont les fermoirs sont accrochés sur son pouce.


Quant à l’enfant Jésus, allongé sur un pan de la robe de sa mère et vêtu d’un lange[3], il est soutenu par deux angelots aux superbes ailes de chouette qui essayent -en vain- de le distraire de sa mauvaise humeur.

Car Jésus est ronchon, très ronchon même. Son petit visage ramassé est à la fois enfantin et terriblement vieux. Son expression hésite entre bouderie, tristesse et colère.



En réalité, ce tableau est bien plus complexe qu’il ne paraît au premier regard.

Joseph vient de lire la Bible et les textes des Prophètes qui annoncent le destin de l’enfant : «Yhwh lui fait endosser notre crime commun, on le frappe, on l’humilie, […] on le livre à la justice […] oui, il est retranché du monde des vivants (Isaïe, 53, 7-10).

Joseph « sait » désormais et la préoccupation se lit sur son visage grave. Son regard sévère et attristé semble se porter vers le geste de la Vierge insouciante qui se penche vers l’enfant.

Marie a les bras croisés sur la poitrine, posture d’obéissance[4] qu’elle a adoptée devant l'archange Gabriel neuf mois auparavant.

À la fois jeune femme de l’Annonciation et mère de la Nativité, tendre et attentive, elle joue avec sa longue mèche de cheveux pour taquiner l’enfant et essayer malgré tout de le faire sourire. Dans le tableau, elle est la seule qui semble ne pas « savoir ».

Car, même si ce n’est qu’un nouveau-né, Jésus, par son essence même, connaît déjà son futur. Et ce futur ne le réjouit pas du tout. Il nous regarde et ses yeux perçants semblent nous faire des reproches.

Si c’est vraiment ce que veut dire Baldung Grien, ce regard pourrait se référer aux paroles du Christ sur la croix. Paroles dites avec tristesse pour ceux qui «ne savent pas ce qu’ils font » et interrogation désespérée pour son Père qui «l’a abandonné ».

Quoiqu’il en soit, le lange qui le couvre et sa pâleur préfigurent bien le futur linceul de son tombeau et son corps mort.

Quant aux angelots, ils essayent de distraire l’enfant et de le calmer en lui caressant la tête. Mais leurs ailes de chouette, animal nocturne accompagnant la mort, disent peut-être aussi la cruauté de leur message. Psychopompes, ils sont chargés d’emmener Jésus vers sa mort, prévue par Dieu bien avant sa naissance.


Ainsi, avec le passé (les prophéties et l’Annonciation), le présent (la Nativité et l’Annonce aux bergers) et le futur (la Mise au tombeau), plusieurs "temps" de la vie du Christ sont rassemblés dans cette œuvre synchronique et brillante de Baldung Grien.

Lui qui, en 1539, connaissait le début et le dénouement de l’histoire…


Martine Sadion avec l'appui de Harry Morgan.

[1] L’œuvre peut être chargée en HD sur le site de la Kunstahlle de Karlsruhe. Ainsi se dévoilent des détails extraordinaires : les cheveux, les ongles, le rose d’une pommette, un regard … https://www.kunsthalle-karlsruhe.de/kunstwerke/Hans-Baldung/Geburt-Christi/A40D114949C8D2D41DA62090B79AB17D/

Le musée a organisé en 2019 une superbe exposition sur Baldung Grien.

[2] Pour plus amples informations, un très bon dossier dans les Cahiers Langue et culture régionales n°8, éd. CANOPÉ, est consacré à Baldung Grien en Alsace. [3] Ses pieds ne sont pas visibles, l’angle droit et en bas du tableau étant manquant. [4] Et iconographie classique de l’Annonciation.

33 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout
Post: Blog2_Post
bottom of page