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Raphaël ou Murillo. La peinture comme modèle 2.

Dernière mise à jour : 11 nov.

"Faits à la maison", Les canevas de Bessans en Maurienne (Savoie).

Bessans, Maurienne

vallée de l'Avérole, image Viinz.com

En partant de Bessans, la vallée de l’Avérole est un passage vers l’Italie très fréquenté au XIXe siècle en parallèle de celui situé plus en aval par Lanslebourg et le Mont- Cenis.

Sur le chemin de la vallée, on rencontre les villageois qui vaquent à leurs occupations- trois hameaux étaient habités toute l’année - mais aussi des colporteurs, des marchands, des pèlerins, des missionnaires catholiques préoccupés de convaincre leurs ouailles …

L’image des vallées et des villageois fermés à toute influence est donc à corriger sans aucun doute. Cependant la vie est rude dans cette haute Maurienne et la protection de la religion et de ses saints est plus que bienvenue. En partant de Bessans vers le col, les hameaux de la Goulaz tout d’abord, puis Les Vincendières et enfin Avérole ont chacun une chapelle et le chemin est émaillé de quelques dix oratoires voués à saint Joseph, sainte Catherine, saint Ignace, saint Pierre… chacun ayant pour mission de protéger les passants et les villageois. On s’y arrête pour faire une prière, déposer quelques fleurs, demander la protection du saint pour le voyage.

Les chapelles recueillent aussi les prières des fidèles ou de toute la communauté villageoise lors des pèlerinages : à La Goulaz, on prie surtout sainte Anne, aux Vincendières sainte Marie-Madeleine, et à Avérole saint Pierre. En sus des tableaux d’autels plus onéreux et pris en charge par la communauté toute entière, on dépose des statuettes d’autres saints ou de petits tableaux peints par des peintres locaux, souvent copiés sur des gravures, ou plus tard des chromolithographies qui s’accrochent sur les murs, attachants témoignages de la piété des villageois. Et lorsque le saint a eu le bonheur d’exaucer un vœu ou de sauver un voyageur, il est de coutume de faire peindre puis de déposer dans sa chapelle un ex-voto qui se souvient du bienfait.

Chapelle de La Goulaz

Si cette tradition de déposer des œuvres d’art dans les chapelles était fréquente au XIXe siècle, il semble que l’usage s’en est poursuivi jusque dans les années 1960. À côté des tableaux et sculptures des siècles précédents, on trouve en effet des cadres plus inhabituels réalisés non pas en peinture mais …en canevas.

À la chapelle saint Anne de la Goulaz, c’est une reproduction d’une Vierge à l’enfant, tableau de Bartolomé Esteban Murillo (Séville 1617-1682) conservé au Palazzo Pitti à Florence. À la chapelle saint-Pierre d’Avérole, on retrouve ce même canevas accompagné d’un autre reproduisant la Vierge à la chaise de Raphaël (Urbino 1483- Rome 1520), conservé lui aussi au Palazzo Pitti.




Chapelle d'Avérole

Ces deux peintures ont en commun de montrer l’affection mutuelle de la Vierge et l’enfant. Réalisées par des femmes sensibles aux Maternités, il n’est donc pas étonnant de retrouver parmi les tableaux de dévotion ces humbles « tableaux » home made, offerts et exposés en compagnie des peintures et gravures d’autrefois.


En réalité, ces canevas reproduisant des œuvres de Murillo et Raphaël reprennent le même processus de diffusion des grands tableaux de la peinture savante qui avait lieu auparavant grâce aux estampes faites à partir de ces mêmes tableaux. Ce sont elles qui voyageaient et servaient de modèles aux peintures d’églises villageoises, aux images type Épinal comme celle de Pellerin à Épinal (La sainte Vierge à la chaise, coll. MIE, Épinal)…

Le Retour d’Égypte de la Sainte Famille de l’église Saint-Jean-Baptiste à Saint-Jean-de-Maurienne peint en 1647 en Savoie n’est-il pas inspiré d’une gravure de 1631 d’après une peinture de l’anversois Gerard Seghers ? (voir le post : Les Sainte- Famille dans les églises de Maurienne, mai 2021). Parmi les peintures du chœur de l’église Saint-Jean-Baptiste à Bessans, ne reconnaît-on pas une Annonciation de Louis de Boullogne ou un Baptême du Christ de Pierre Mignard (voir le post Nuage 5, septembre 2021), peintures parisiennes du XVIIe siècle ?

La pratique était courante et créait ainsi une "bibliothèque d’images commune" à tous les Français.

Ouvrages « de dame », les canevas ont eu leur heure de gloire dans les années soixante. Substituts de tableaux trop chers, ils étaient encadrés et trônaient dans les salles à manger reproduisant de grandes scènes de chasse, des paysages, des animaux, amenant l’ailleurs dans des intérieurs souvent modestes. Avec l’immense avantage d’avoir été réalisés par la maîtresse de maison qui pouvait s’en féliciter.

On retrouve ces tableaux dans les brocantes aujourd’hui mais la pratique n’en est absolument pas abandonnée. Une recherche dans un catalogue de vente de canevas nous montre que, au-delà des paysages et des bébés animaux qui ont la faveur des brodeuses, certains modèles sont toujours inspirés de la peinture. On retrouve des peintures de Vermeer, de Fragonard, d’Ingres... de Millet bien sûr avec ses « hits », L’Angélus et Les glaneuses ; Van Gogh détient la palme avec plus de huit reproductions, Iris ou Tournesols. Les impressionnistes occupent une place de choix, Renoir, Monet… Jusqu’à Klimt, Munch ou même Modigliani… En revanche, signe des temps, peu de tableaux religieux sont proposés : La Cène de Léonard de Vinci, une madone à l’enfant de Botticelli, des angelots du Guerchin et de Raphaël…


Désormais, remplaçant les gravures ou les images type Épinal, le modeste canevas, les puzzles, les affiches diverses ou les couvercles de boîte de chocolat sont toujours des médias de diffusion des peintures "savantes", même si, il faut l’avouer..., certaines de ces copies sont faites avec plus ou moins de bonheur … !



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